Françoise MONNIN
Luc Barrovecchio

L’effacement progressif des consignes de sécurité

 

 

Si faire œuvre d’art consiste à incarner les mécanismes d’une époque en les subvertissant, alors, oui, Luc Barrovecchio est un artiste. Ce qui est particulièrement déstabilisant pour un classique amateur d’art, au contact de l’œuvre protéiforme et complexe de cet artiste, c’est de devoir délaisser sa grille de lecture habituelle – composition, matières, couleurs, lignes, etc. – pour se laisser imprégner par une nouvelle création, issue de la génération Gameboy ; tout comme il fallut apprivoiser la Nouvelle Vague ou le Nouveau Roman en leur temps.

 

 

Point d’images décoratives, ici : ce que Barrovecchio met en formes, ce qu’il expose depuis 2005, ce sont des codes, des mécanismes, des habitudes ; habilement détournés. C’est en anthropologue d’abord - dans la mouvance de l’aventure conceptuelle débutée au cours des années 1970 par certains penseurs américains – que cet artiste souhaite moins flatter la rétine qu’agiter les esprits, en pointant de la souris les ordres établis.

 

 

Ses sujets privilégiés ? Plans d’évacuation ou cartels d’exposition, diagrammes, camemberts, règles et terrains de jeux, sondages, synthèses, cotes, stocks… tout ce qui d’ordinaire nous guide et ce faisant est censé nous rassurer. Leur remise en scène par l’artiste nous invite à en constater la relativité. Voire, l’absurdité. L’effacement progressif des consignes de sécurité - le titre d’une formidable fiction écrite par Vincent Ravalec - convient à merveille pour nommer ce qui se passe ici.

 

 

Pour brouiller les cartes et débrouiller les neurones, Barrovecchio n’hésite pas à céder une part de son rôle de maître du jeu aux spectateurs intrigués de ses œuvres. Invités à influer sur l’évolution de certaines d’entre elles, souvent constituées de modules mobiles, les voilà changés en manipulateurs ou en acteurs. Et plus ils sont nombreux, plus multiples sont les combinaisons possibles. Le temps d’intervention de ces convives fait absolument partie de la curieuse nébuleuse qui croît alors autour des objets, parfois à l’infini, et qu’il s’agit désormais de nommer globalement œuvre. 

 

 

Autre phénomène troublant : chaque temps de contemplation béate, d’interrogation suspicieuse ou de participation amusée pris par des inconnus ou des amis face aux constructions barrovecchiennes est mis en abyme par l’artiste sous forme d’enregistrements, de prises de vues, d’interviews. Piégé par son besoin latent de vedettariat – à défaut d’héroïsme - chaque intervenant joue volontiers le jeu, avouant ainsi publiquement et impudiquement son trouble ; et participant ainsi, aussi, à une vaste enquête sociologique.

Une fois synthétisée, nul doute qu’elle permettrait de définir la manière dont, aujourd’hui, nous souhaitons nous émanciper sans nous perdre. Barrovecchio, inventeur du Petit Poucetisme ?

 

  

Françoise MONNIN, Paris, mai 2011

Françoise MONNIN est historienne d'art, critique d'art, vous pouvez régulièrement trouver ses textes dans Artension dont elle est rédactrice en chef.
http://www.artension.f


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