Anne-Sophie BARROVECCHIO

6 Minutes, carton compté

Après de nombreuses expositions, à Paris et en région, la dernière installation de Luc Barrovecchio, à Jeune Création, au Centquatre (2011), a vraiment de quoi réjouir. Elle peut être considérée avec le plus grand sérieux ; on peut aussi éclater de rire. Au moins sourire, et ne pas bouder son plaisir.

C’est un tas de cartons, empilés, de tailles et d’épaisseurs variées, avec des ficelles rugueuses nouées, en manières de faveurs de déménageurs, une composition digne d’un Christo. Quelques inscriptions griffonnées, un inventaire détaillé, avec, derrière, en toile de fond, une grande cimaise blanche, aveuglante, portant cette déclaration tracée en lettres noires, géantes, un décalque professionnel carré :

« J’échange toute ma production artistique de ces 6 dernières années contre une œuvre de Yan Pei-Ming faite en 6 minutes. »


        Et il l’a fait. Il a apporté, entassé l’intégralité de ses photographies encadrées et de ses pièces en caisses : un exemplaire de tout, absolument tout le transportable de ce qu’il a réalisé, depuis six ans, se trouve empaqueté et listé, là, sous nos yeux, mais bien caché. On n’en voit rien, mais c’est bel et bien là. Inutile de vérifier. Surprise. C’est signé.

À la fois provocation manifeste et invitation enthousiaste – car Luc Barrovecchio est suffisamment « emballé » pour croire, comme il vous l’explique d’emblée, qu’un visiteur va sérieusement proposer à Yan Pei-Ming l’échange, ou que le « Maître », alerté, va s’y prêter, amusé. Vive la publicité.

La formule inscrite est polysémique : on peut l’interpréter comme un cri d’injustice, évidemment. De l’avis d’une visiteuse socialement inspirée, l’installation confronte la précarité du jeune artiste non reconnu à l’espace social, mondain, établi de la galerie qui abrite le nom médiatique. On peut se lancer sur cette piste économique, voire militante, constamment fouillée par Luc Barrovecchio. C’est la voie où la plupart s’arrêtent.

Mais on peut également voir dans l’annonce un hommage, une prière, y déceler une sorte d’acte réclamé de piété : « Tout ce que je fais pour un Yan Pei-Ming. » Comme je dirais : « Tout ce que je possède pour un Bonnard, un Poussin, un Chardin. » Certains Vallotton. Les poivrons – au passé, quand l’émotion est à la maison. Et, bien sûr, ça ne suffirait pas forcément ; et, bien sûr, il faut aimer, follement, passionnément l’œuvre en question. Comprendre : j’y ai mis six ans ; j’ai investi tout mon temps (libre), toute mon énergie (acharnée) dans ces cartons, mais je donnerai tout, absolument tout, pour un jet du génie : une relique.

Bien sûr, il y a l’écart financier, mesurable, notable. Une affaire ! croirait-on.

Mais il faut aussi compter avec le coût réel des productions, les assurances. Bref, les évaluations théoriques ne sont pas si éloignées des références. La différence, c’est qu’il faudrait tout vendre, face à celui qui créerait en seulement six minutes, parce qu’il aurait, supposons-le pour la démonstration, comme Picasso ou les calligraphes japonais, mis une vie à perfectionner sa technique, passé l’ensemble de ses nuits à affiner son trait, consacré un à un ses jours à polir sa touche : « Le talent est une longue patience », martelait Maupassant.

Hommage paradoxal donc au travail, à l’opiniâtreté, au savoir-faire, par l’essai, la pointe, le jeu d’esprit matérialisé par le carton.

L’intervention de Luc Barrovecchio détonne parce qu’elle est sans concession, pleine, entière, comme lui : sincère à vous renverser.

         Alors j’ai fait un rêve.
       
       
J’ai rêvé qu’une grande galerie ou qu’une importante fondation, voire un conservatoire étatique avait, aurait le courage, l’audace, l’humour, bref suffisamment d’esprit pour acquérir l’improbable monument, et le placer, mur compris, en portique, sorte de vanité, en performance, à l’entrée d’une collection d’art contemporain. Car s’il y a assurément un fond de Duchamp là-dedans, il y a surtout de quoi jubiler : ah, la bonne grosse farce. Et heureusement.

        Un souffle de légèreté a passé. Que c’est bon, la transgression, au moins le temps d’une exposition. Vraie liberté d’oser, par une bonne dose de naïveté.

        Une chose encore : cette note, pour la rubrique copinage, si on veut, peut aussi être prise comme la simple expression de mon admiration. Après une longue suite d’exemples, et pour l’occasion, je dis ainsi sans ambages ici que je suis sacrément fière de mon frère.

 

Anne-Sophie Barrovecchio,

Professeur de lettres,

auteur d’ouvrages d’histoire littéraire

et d’Un drame ordinaire
Novembre 2011



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